samedi 12 janvier 2013

Belmonte, toujours


Un nouveau magazine sur la tauromachie a vu le jour au printemps 2012. Intitulée "Toronotes"cette revue s'articule autour de deux thèmes centraux. Pour son numéro deux, paru en septembre, l'ami Rodolfo Arias, directeur de la publication, m'a demandé une contribution en texte et en images pour un dossier consacré au torero et à son image. Pareil sujet ne pouvait que me séduire et j'ai collaboré avec plaisir en centrant mon propos sur un cliché de Juan Belmonte qui m'accompagne depuis longtemps. C'est à partir de cette photographie que j'ai réalisé de nombreux portraits de Belmonte dont celui présenté à Séville qui figurait dans le précédent message.


LE TORERO ET SON IMAGE

Quel torero? Quelle image? Celle d'Antoñete dans une taverne, mèche de neige, yeux cernés, cigarette et verre de whisky ou celle de Cayetano Ordoñez, regard de séducteur, cheveux gominés, favoris impeccablement taillés posant en habit de lumières pour une marque de parfum ?
Les vieux aficionados répètent à l'envie qu'un torero le reste toute sa vie et qu'il l'est autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'arène.
Imaginons dans une rue trois maestros : El Gallo, arborant chevalière, cigare, traje corto et chapeau cordobés vissé sur le crane ; Luis Miguel Dominguin en pantalons moulants, les souliers cirés et la chemise blanche largement ouverte sur une batterie de médailles. Enfin un matador du XXI ème siècle, jeans, baskets, Ipod à la main. Alors, UN torero, UNE image ? Mieux vaudrait-il parler de milliers de belluaires et d'autant d'images.
De plus il me semble qu'il convient de distinguer au moins trois types d'images : celles que, de manière plus ou moins consciente, les toreros veulent renvoyer d'eux, celles perçues par le public et celles (photographies, peintures, sculptures...) qui peuvent être produites à partir de ces images multiples.
La question qui m'intéresse en tant que plasticien et aficionado est de savoir quel type d'image peut être pertinent pour représenter matadores et banderilleros.
Parmi les nombreux travaux que j'ai consacré aux toreros je me concentrerai sur un exemple, un exemple précisément lié à une image qui me fascine depuis longtemps : une photographie du visage de Juan Belmonte. Ce cliché d'Ibañez figure sur la couverture d'un livre de Rafael Rios Mozo El intelectual y el toreo publié en 1971 par l'université de Séville. Cet ouvrage m'accompagne depuis des années dans mes déplacements et déménagements divers (bien plus pour sa couverture que pour son contenu). Le livre, de petit format, est décoloré, corné, taché , la qualité de reproduction de la photographie médiocre, mais malgré cela (ou grâce à cela?) il demeure pour moi un support privilégié de création.
A plusieurs années d'intervalle j'ai réalisé des séries de portraits de Belmonte, variant formats, techniques, couleurs et compositions mais en restant fidèle au même cliché, créant en quelque sorte des images d'image. Pourquoi ? Pourquoi pour dire quelque chose du torero choisir une représentation d'un homme âgé, en costume de ville, aux traits aux antipodes des canons de beauté habituels?
Tout d'abord j'aime travailler par séries. Mieux qu'un tableau isolé la série me permet de tâtonner, d'explorer, de développer une idée. Et puis lorsque je regarde un champ d'oliviers je suis tout aussi fasciné et ému par l'ensemble que par le caractère unique de chaque arbre.
Ensuite j'aime les visages expressifs, façonnés par l'expérience et le temps et j'aime les peindre en l'absence de leur modèle. Je préfère recréer dans l'atelier sans trop me soucier d'exactitude et puis peindre avec le modèle face à soi c'est lui imposer son regard ce qui me gêne. De toute manière les toreros récurrents dans ma peinture, ceux dont les traits et les vies m'interrogent, les Gallo, Belmonte, Manolete, Viti, Antoñete, Rafael de Paula et autres Paco Ojeda ont disparu ou se sont retirés. Et si je continue à m'attacher à les représenter ce n'est nullement pour cultiver une vague nostalgie mais bien plutôt parce que le temps engendre une distance propice à la réflexion.
Degas et Baudelaire disaient qu'à partir de quarante ans on a la gueule qu'on mérite. Je souscris à ce jugement avec cependant un bémol concernant la tauromachie : l'homme qui s'habille de lumières, qui côtoie la peur et l'odeur de la mort murit plus rapidement que le commun des mortels . Semblables vécus laissent des traces sur les faces. Regardez comment tel torero au visage poupin à l'âge de quinze ans se transforme et présente le plus souvent vers trente ans une expression singulière, une intensité dans le regard semblable à celle de Samuel Beckett ou de Pablo Picasso.
A partir de trente ans oui c'est le bon moment pour un portrait de torero, pour parvenir à dépasser la question de la ressemblance physique, s'approcher de l'individu, tenter d'obtenir un « effet de présence ». Vélasquez disait peindre les gens como son y como están, c'est à dire dans leur essence et dans leur état. C'est vers ça qu'il faut tendre : être capable de traverser les apparences. Les peintres que j'aime, ceux que j'aime vraiment, les grands anciens, les maîtres dits classiques et les contemporains, les bons, y sont parvenus. De Goya à Bacon, de Delacroix à Motherwell, de Piero Della Francesca à Tápies, de Rembrandt à Barceló. Et je n'oublie pas les sublimes peintres chinois et japonais. Chez la plupart je trouve une interrogation sur le portrait. Et d'ailleurs qu'est-ce qu'un portrait ? Aujourd'hui je dirais que c'est sans doute la rencontre d'un regard et d'un visage grâce à laquelle le temps se fixe sur la toile.
Ainsi, à l'image de la peinture qui est un art de vieux qu'il faut commencer jeune, c'est le temps qui révèle l'image du torero.

Mathieu Sodore
Mathieu Sodore / Belmonte / 2004/
Encre de chine sur papier / 15 X 15 cm.

Mathieu Sodore / Pour Juan Belmonte / 2002 /
Acrylique sur bois / 80 X 61 cm.

Mathieu Sodore / Pour Juan Belmonte (détail)



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